Publié le 22 octobre 2026 à 11h35 - Dernière mise à jour le 22 octobre 2026 à 11h35
Sociologue, habitué du monde politique (il a été élu à Marseille), Jean Viard analyse la journée du 17 octobre, ses ressorts, ce qu’elle dit de la société française et ce qu’elle préfigure. « On est face à une révolution anthropologique et on est incapables de trouver des solutions. On a le RN et LFI, et au milieu les forces démocratiques qui n’ont aucune vision de l’avenir. » Entretien.

Destimed : Qu’exprime ce 17 octobre, entouré de violences et de pillages ?
Jean Viard : Il faut revenir au point de départ. On a un mouvement lycéen qui demande plus de moyens pour travailler correctement. C’était assez constructif. Il réclamait des gommes et des crayons, comme on disait en 68, des lycées décents et la fin de Parcoursup. Ils ont raison. Si on prend les chiffres, le taux de réussite des bacheliers en seconde année d’université avant Parcoursup était de 43 %. Il est aujourd’hui de 49 %. On déploie un nombre inconsidérable de fonctionnaires pour analyser un système qui n’a permis de gagner que 6 points. Si on prend les élèves issus des lycées professionnels, seuls 5 % accèdent à l’université. On voit bien que ça ne va pas. Les lycéens avaient des revendications justes, or on les a traités comme des voyous. On leur a couru après, on les a gazés. La police s’est épuisée à ce jeu.
On a quand même eu un nombre d’interpellations exceptionnel…
La volonté a été de faire peur aux jeunes. On a eu 8 000 à 9 000 gardes à vue. Le gouvernement s’est dit qu’elles allaient vider le mouvement. Quand on place un tendron en garde à vue, ça marque et, quand il sort de GAV, le lycéen va raconter son sort et effrayer les autres. C’était une erreur d’analyse, car cela a mobilisé les profs et certains parents qui sont venus soutenir leurs enfants dans les manifs.
Comment passe-t-on de ce mouvement lycéen aux saccages du week-end dernier ?
Le mouvement s’est élargi en raison du problème de pouvoir d’achat, les revendications se sont agrégées. Avant, on avait de grandes manifs encadrées par la CGT, on avait des classes sociales bien identifiées. Là, on a des mouvements spontanés. Le grand organisateur n’est plus le syndicat, mais le réseau social. Ça part dans tous les sens et on aboutit aux saccages des commerces et des emblèmes républicains.
C’est spontané, mais en même temps bien organisé en matière de pillages ?
On peut le voir comme cela. En fait, certains profitent d’une mobilisation pour se dire que, pendant cette période, la ville sera à eux. Les forces de police sont sur les manifestations, le champ est libre. On retrouve les forces d’ultragauche qui s’en prennent aux symboles de l’État. On a les réseaux de drogue qui entrent en scène et vont se faire un treizième mois en pillant, et puis il y a tous les voleurs opportunistes qui profitent de la situation. On a même vu des parents piller avec leurs enfants. Ces émeutes datent de l’affaire Nahel où, finalement, les peines encourues n’ont pas été si lourdes. Le vol ou le recel a entraîné en général du sursis. Alors l’histoire bégaie.
Le nombre de pilleurs a quand même été colossal ?
Quand vous avez 1,5 million de jeunes qui dérivent, qui ne vont pas à l’école, qui ne sont pas au travail, et 200 000 qui sont dans le trafic de haschich, cela vous donne l’étendue du problème. Quand vous ajoutez les milliers de personnes qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts, cela vous donne un cocktail explosif. Tout ce monde à la marge peut se retrouver pour piller quand il en a l’opportunité. Et quand la violence est légitimée par certains politiques, il n’y a plus de garde-fous.
Le gouvernement et le ministre de l’Intérieur n’avaient visiblement pas anticipé cette mobilisation et ces dégâts ?
Ils l’ont minimisée pour plusieurs raisons. Le mouvement « Bloquons tout » en septembre a fait pschitt. C’était les vacances scolaires et un samedi. Alors ils se sont dit que ce ne serait pas une grosse mobilisation. Ils ont une méconnaissance inquiétante de la société. Ils n’ont plus de relais. Depuis que les parlementaires ne sont plus aussi des élus locaux, on a une classe d’énarques qui sont décrochés du réel. Ils ne connaissent pas le terrain, alors l’analyse est faussée.
On a vu sur les murs, les vitrines ou les pancartes fleurir Mai 68, la Commune, la Révolution française. Cela nous dit quoi ?
C’est vivifiant, cela veut dire que les jeunes s’intéressent à l’histoire. Que la jeunesse se repolitise. Si je reprenais les discours enflammés que je faisais en 68, c’était bien pire ! On a tout le temps eu des jacqueries qui ont fait des centaines de morts en France. Les émeutes appartiennent à l’histoire nationale. On est un pays avec un État central puissant, autoritaire, centralisateur, qui a construit la France avec un système de valeurs. C’est assez atypique dans le monde. Régulièrement, il y a des affrontements entre le peuple et le sommet. Macron voulait faire de l’horizontal, mais il nous l’a fait à l’envers. Résultat, il se prend la raquette dans le nez.
Votre sentiment est que tout est bloqué aujourd’hui ?
On est face à une révolution anthropologique, à un changement de monde. L’enjeu est gigantesque, or on ne propose qu’une vision à court terme. On ne sait plus comment faire avancer nos sociétés, personne ne veut bouger. La gauche refuse la réforme des retraites, l’âge de 64 ans, c’était une connerie, mais on pouvait demander de travailler plus longtemps, un ou deux ans, autrement. De l’autre côté, le patronat ne veut pas bouger sur la taxation des hauts revenus. Résultat, aujourd’hui, les pauvres en veulent aux riches et les riches disent : « Si on nous taxe, on s’en va. » Personne ne veut rien lâcher, personne ne veut avancer, alors on a une sorte de guerre civile avec deux visions de la France : c’était mieux avant ou il faut renverser la table et avoir une autre France.
Et les politiques dans tout cela ?
Côté gouvernement, c’est la fin d’un pouvoir, ça panique dans tous les coins. On l’a vu dans la gestion des manifestations. Les politiques sont actuellement incapables de trouver des solutions. On a LFI et le RN, et au milieu les forces démocratiques, mais elles n’ont aucune vision de l’avenir. Elles s’entretuent pour un fauteuil et, à la fin, tout le monde va se retrouver assis par terre. On a des gens de qualité, mais ils veulent tous être président. Pour moi, si on veut éviter d’avoir l’extrême droite au pouvoir, il faut un candidat du centre gauche qui puisse rassembler toutes les forces démocrates. Qu’on fasse comme en 1924, un cartel des gauches, en tout cas un cartel des démocrates. Il est encore temps. On peut récupérer des gens qui sont tentés par l’extrême droite, mais le temps presse.
Propos recueillis par Joël BARCY



