Festival de Cannes. « Notre salut » chronique d’une collaboration ordinaire

Publié le 24 mai 2026 à 8h57 - Dernière mise à jour le 24 mai 2026 à 8h57

« Notre salut » dresse, sans artifice, la banale collaboration des fonctionnaires sous Vichy. Emmanuel Marre a puisé dans son histoire familiale pour écrire ce scénario. Il raconte la dérive progressive d’un aïeul vers la collaboration. Un prisme inédit qui a séduit et pourrait valoir une palme d’or.

Destimed Salut
« Notre salut » © Condor

 Ingénieur patriote

 Le film s’installe après la débâcle de 1940. Henri Marre, la cinquantaine, est un homme assez ordinaire mais avec de l’ambition. Il a écrit un traité « Notre salut » pour mettre de la rationalité dans les rouages de l’administration mais sans succès. Alors il voit dans l’installation du nouvel ordre de Vichy l’opportunité de valoriser ses talents.  Après quelques contorsions l’ingénieur patriote parvient à se faire embaucher au CLC (Commissariat à la lutte contre le chômage), un nouveau service du ministère du travail. Il met le doigt dans l’engrenage.

Ramassage des juifs

Le CLC doit réduire le nombre de chômeurs français, mais aussi s’occuper de la main-d’œuvre étrangère. Progressivement il doit aussi  fournir de la main-d’œuvre aux Allemands, via le STO (Service du travail obligatoire), puis il se charge d’organiser le « ramassage » et le transport des familles juives livrées aux autorités allemandes. Il note une dépense non justifiée et interroge son collaborateur. Après une hésitation il confie avoir acheté de la paille et des pots de chambre pour mettre dans les wagons à bestiaux dans lesquels sont entassées les familles juives. « Vous aurez un blâme et deux mois sans solde » pour votre action répond Marre. La machine est lancée, à aucun moment l’ingénieur ne s’interroge. Il trahit même un supérieur hiérarchique, trop social selon Vichy, Il l’appréciait mais des galons valent bien une trahison. Il entretient une correspondance avec sa femme qui est restée à Paris avant qu’elle ne le rejoigne

Source familiale

 C’est à partir de cette correspondance qu’Emmanuel Marre a construit le parcours de son arrière-grand-père. A travers ce fonctionnaire, il fait le portrait d’une administration française à l’heure de la collaboration. Tout est noté, chiffré et appliqué quand les notes du gouvernement Pétain tombent. Le système est en place. Progressivement on bascule de petites compromissions en « ramassage » des Juifs., thème pudique pour masquer la déportation. « On a fait ce qu’on a pu avec les instructions qu’on avait », justifie l’ingénieur patriote. Mais, Emmanuel marre estime que « c’est dans ces détails-là qu’on voit les choses, pas dans un système posé d’emblée comme diabolique, mais dans l’escalier marche après marche, où chaque marche semble anodine, et où on refuse de voir à quoi elle mène. » Quand le CLC sera dissous Henri Marre devient un profiteur de guerre. Enrichi, il négocie au plus bas le prix des marchandises puis se tourne vers les plus extrémistes qui veulent de l’ordre, exclure les profiteurs et les vermines et mettre fin au régime parlementaire. Même quand le débarquement américain est annoncé il persiste jusqu’au bout alors que d’autres désertent rapidement.

Une histoire au présent

 Avec la lecture épistolaire en off des lettres de sa femme et l’anachronisme de la bande originale qui emprunte des chansons d’aujourd’hui, Emmanuel Marre nous fait vivre cette page d’histoire au présent. Il nous projette une vérité qu’on a enfoui au profit de la Résistance. Son film a le mérite de décrypter la triste banalité de la collaboration et du mal qui semble pouvoir se reproduire à toutes les époques.

Joël BARCY

 

Articles similaires