La boîte à Polars de Jean-Rémi Barland. Trois femmes puissantes qui nous font passer de formidables nuits blanches

Publié le 2 mai 2026 à 9h22 - Dernière mise à jour le 2 mai 2026 à 9h22

 Fred Vargas, Sandrine Destombes, et Sonja Delzongle signent des thrillers machiavéliques ancrés dans les territoires

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De gauche à droite Fred Vargas (Photo Astrid di Crolallanza) -Sandrine Destombes (Photo Frédérique Toulet) – Sonja Delzongle (Photo Mélania-Avanzato)

Pour reprendre le titre d’un livre de Marie N’Diaye, qui n’a d’ailleurs rien à voir, on peut dire des romancières françaises Sonja Delzongle, Sandrine Destombes et Fred Vargas  qu’elles sont « Trois femmes puissantes »: pour leur détermination à promouvoir une littérature policière de qualité où la défense de la nature demeure l’une de leurs préoccupations narratives; pour leur sens de l’intrigue à tiroirs; pour la force de caractère de leurs intrépides enquêteurs chargés d’affaires compliquées; pour la qualité des dialogues et la théâtralité des situations qui s’enchaînent, pour le fait qu’on ne peut pas lâcher leurs ouvrages une fois la première page tournée.

« La gardienne » de Sonja Delzongle (Fleuve noir, 426 pages, 21,95 €)

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« Au fil des ans, raconte l’éditeur Calmann-Lévy, Sonja Delzongle s’est imposée comme l’étoile noire du polar français. » C’est sans doute un peu excessif mais il y a chez elle une originalité de ton qui en fait une des grandes dames du thriller contemporain. Avec « La gardienne » qui est de loin son meilleur livre, direction le Morvan tout près d’un lac aux eaux opaques. C’est là dans une maison baptisée « La petite Norvège » que les Olsen se sont installés, le père ayant décidé de fuir la Norvège justement après l’agression brutale subie à l’école par Rune, sa fille préférée qu’il a élevée comme un garçon. Pour fuir ce monde hostile et violent, ils vivront, ainsi que sa deuxième fille Gerda, en presque autarcie, dans un climat où monte une certaine violence sourde. On découvrira que dans le voisinage, plusieurs jeunes filles ont disparu au cours des dernières années. Au cours d’une partie de pêche, une ligne accrochée au fond du lac ramène une poignée de cheveux roux, et Rune garde cet indice, qui sera déterminant lors de l’enquête qui va suivre. Un drame survenant, disloquant les quelques faibles liens de la famille Olsen, Sonja Delzongles jouant avec la chronologie, nous présente bien des années après Gerda alors qu’elle a rejoint la gendarmerie d’Avallon, sous un autre nom. Nouvelles disparitions inexpliquées la voilà plongeant dans son passé, aidée pour résoudre ces affaires criminelles par le commissaire Moulin, un officier à la retraite au flegme à la Maigret, un fin limier au grand coeur qui éprouvera de l’empathie pour une victime. C’est du grand art, et surtout cela s’inscrit dans une description panthéiste des lieux traversés.

« Les malveillants » de Sandrine Destombes (XO éditions, 364 pages, 21,90 €)

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Si le Morvan est le décor du roman de Sonja Delzongle, ce sont les Cévennes qui demeurent le théâtre de l’intrigue de son nouveau roman de Sandrine Destombes, intitulé « Les Malveillants». « J’aime particulièrement cette région où je me rends régulièrement l’été , explique l’auteure. Et chaque année, j’observe de loin ces épisodes cévenols où je raconte une étrange disparition, alors que mes propres souvenirs ne sont que quiétude et ensoleillement. D’ancrer mon intrigue dans le Gard m’offrait la palette de couleurs appropriée à l’histoire. » Et quelle histoire ! Le récit commence le 27 septembre à 14h30 (l’auteure affectionne de donner des marqueurs spatio-temporels) par la découverte du corps de la première victime d’un meurtrier particulièrement sadique : Karine Alban, 64 ans, asphyxiée, la tête dans un sac en plastique de supermarché et l’exécution sauvage de ses 6 chats. Pour le major Gab Zeller, enquêteur des affaires non élucidées de la gendarmerie et Domitille Fourest, capitaine de la brigade de Nîmes, cette découverte réveille les ombres d’une mémoire que l’on croyait oubliée. Et qui lève le voile sur des existences marquées par l’abandon et la violence, faisant resurgir l’ombre d’Océane une adolescente disparue huit ans plus tôt, à quelques kilomètres. Si dans l’univers du polar, que ce soit par le biais de la littérature et du cinéma une grande place est faite aux services de police, Sandrine Destombes a voulu inscrire son enquête dans le monde de la gendarmerie dont les membres ont dit-elle : « Des moyens dignes des “Experts”, suivent des formations ultra-pointues dans de nombreux domaines. » Une manière de rendre un hommage appuyé à cette instition. La grande originalité de cette histoire à plusieurs étages est de de nous plonger dans le cerveau d’investigateurs d’exception. On suit leurs doutes, leurs intuitions, leurs hypothèses, leurs conjectures. Et de fait « Les malveillants », thriller vertigineux admirablement construit et écrit avec une plume panthéiste digne de Pierre Magnan, reprend l’idée comme dans « Les jumeaux de Piolenc » paru en 2018 (Piolenc est un petit village situé à six kilomètres d’Orange, là où naquit Jean-Louis Trintignant) que l’enfer est pavé de bonnes intentions…mais pas que !

 

« Une unique lueur » par Fred Vargas, (Flammarion, 523 pages, 23 €)

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La nature, ses vestiges, ses vieilles pierres, ses sentiers escarpés, voilà le terrain privilégié dans lequel Fred Vargas déploie ses intrigues. Experte dans l’art du roman noir archéologique cette auteure considérable qui a inventé le «rompol», un genre hybride qui mêle à la fois des enquêtes parcourues de légendes et d’érudition historique, nous secoue dès les premières pages de son nouveau roman intitulé « Une unique lueur. » Il y sera question au passage de Lauren Bacall et de son sifflement dans le film « Le port de l’angoisse »,  de Gérard de Nerval et des premiers vers de son « El Desdichado », et d’une plongée assez imprévue par le lecteur au centre de Los Angeles. Pourtant tout avait commencé de la manière la plus paisible pour Adamsberg, le commissaire chouchou des livres de Fred Vargas. Dans une scène très proche du début d’un Maigret de Simenon, notre flic, ici débonnaire, marche dans Paris en imaginant le déroulé de ses vacances prochaines. Taratatata que nenni ces rêves de villégiature bien méritée. Au coin d’une rue, des gyrophares de la police le renvoient à la réalité. Une femme gît sur le sol avec un évident soin mis par son tueur à l’avoir déposée dans la rue avec un bouquet de fleurs à ses côtés, une alliance au doigt, qui, au passage ne lui appartient pas, un sifflet, une veste démodée, un bracelet au poignet, et un élégant maquillage.

Et voilà Adamsberg et ses fidèles adjoints en quête d’une vérité qui les mènera jusque dans les bijouteries de Beverly Hills. N’en disons pas plus pour ne pas «divulgâcher » une intrigue où l’on croisera une chatte miaulant dans la nuit « certainement désolée de l’impuissance de son sauveur »,  un chien nommé Anselme, appartenant à un certain Sébastien de Charlus, un aristocrate évidemment très proustien, des êtres cachant de lourds secrets, qui ne sont pas ce qu’ils prétendent être, et où les flics semblent sortir tout droits d’un (encore lui) roman de Simenon. Fred Vargas surprend, envoûte, fascine et nous sert des dialogues cousus main par lesquels Adamsberg explique à ses associés sa vision du monde. Un régal, et un bonheur de lecture !

Jean-Rémi BARLAND

 

 

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