Publié le 8 juin 2026 à 7h00 - Dernière mise à jour le 8 juin 2026 à 6h57
Créé en 1966 dans le sillage du combat mené par Paul Ricard et Alain Bombard contre le rejet des boues rouges en Méditerranée, l’Institut océanographique Paul Ricard célèbre cette année ses 60 ans. À la veille de la Journée mondiale des océans, scientifiques, pêcheurs, gestionnaires d’espaces naturels, collectivités, entreprises et fondations se sont retrouvés à Marseille pour partager leurs expériences et leurs solutions face aux défis du climat, de la biodiversité et de la préservation des océans.

« L’Institut est né d’une colère. » En quelques mots, Patricia Ricard, présidente de l’Institut océanographique Paul Ricard, résume l’histoire de cette institution devenue une référence en Méditerranée. Dans les années 1960, Paul Ricard et le commandant Alain Bombard se mobilisent contre le rejet des boues rouges en mer depuis Gardanne. Malgré les manifestations et le soutien d’élus, de scientifiques et d’universitaires, le combat est perdu. « À l’époque déjà, l’économique l’emportait sur l’écologique», rappelle Patricia Ricard. De cette défaite naîtra pourtant une idée fondatrice : puisque les rejets auront lieu, il faut observer, comprendre et mesurer leurs conséquences. En 1966, l’observatoire de la mer des Embiez voit le jour. Soixante ans plus tard, l’ambition demeure inchangée : mettre la science au service de la connaissance et de l’action. Patricia Ricard évoque avec émotion ces premières plongées réalisées à proximité des émissaires avant la généralisation des stations d’épuration. « Quand on regarde les images tournées à l’époque, on voit des papiers, des déchets, des conserves. Puis on replonge vingt-cinq ans plus tard et l’on voit la vie revenir. » Une leçon d’espoir qui traverse cette soirée d’échanges. « Nous sommes passés de bâtisseurs de conscience à Génération Solutions », résume-t-elle.

Port-Cros : quand la nature reprend ses droits
Premier témoignage marquant de cette conférence : celui de François Victor, directeur adjoint du Parc national de Port-Cros. En 1963, lorsque le parc est créé, moins de dix mérous subsistent autour de l’île. Aujourd’hui, ils sont près d’un millier. Pour François Victor, cette réussite repose sur une réduction des pressions exercées sur les milieux naturels. « Nous avons documenté ce que l’on appelle l’effet réserve. Quand on retire certaines pressions, la biodiversité réagit. » À Port-Cros, la pêche professionnelle demeure autorisée mais dans un cadre strict. Les pêcheurs sont peu nombreux, connaissent parfaitement le territoire et participent à la préservation de la ressource. « Ils savent pourquoi ils sont là et ils respectent la règle du jeu », souligne-t-il. Pour Patricia Ricard, le retour du vivant reste le meilleur indicateur de réussite. « Quand on voit revenir les juvéniles, quand on voit revenir les espèces, c’est le signe que l’on est sur le bon chemin. » rappelant : «Quand le parc nationanl de Port-Cros a été créé il ne restait qu’une poignée de mérous, moins de 10. Et aujourd’hui, ils sont plus de 800». Côté anecdote, elle se souvient également de « Jojo le Mérou », mascotte devenue symbole de la protection des espèces. À l’époque, les défenseurs du mérou avaient dû convaincre Gaston Defferre non pas avec des arguments écologiques mais économiques. « Nous lui avons montré combien rapportait Jojo mort et combien il rapporterait vivant. Les chiffres ont parlé. » Une démonstration avant l’heure de la valeur économique de la biodiversité.
Grande Nacre : comprendre pour sauver
Autre sujet majeur abordé lors de cette rencontre : la Grande Nacre, ce gigantesque coquillage emblématique de la Méditerranée. Robert Brunet, directeur scientifique de l’Institut, décrit une situation alarmante. « Nous avons perdu 99,99 % des populations. » L’espèce, protégée depuis 1992, avait commencé à se reconstituer lorsque des mortalités massives sont apparues sur les côtes espagnoles à partir de 2016. Les chercheurs identifient rapidement un parasite comme responsable de cette catastrophe. Mais derrière ce parasite se cache une autre réalité : le réchauffement de la Méditerranée. « Les canicules marines sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues », explique Robert Brunet. Ces épisodes de températures anormalement élevées fragilisent les organismes marins et favorisent l’émergence de pathogènes.
Pour autant, les scientifiques refusent tout fatalisme. Des populations résistantes ont été identifiées, notamment dans l’étang de Thau où près d’un million d’individus subsisteraient aujourd’hui. Les recherches menées dans le cadre du programme européen LIFE Pinnarca visent désormais à identifier les mécanismes génétiques de résistance afin de favoriser la reproduction des individus les plus robustes. « Modérément, nous sommes optimistes », confie le chercheur.
Fabrice Bernard : « Toutes nos faiblesses sont devenues des forces »
S’il est un intervenant qui a apporté une note d’optimisme à cette journée, c’est bien Fabrice Bernard, délégué Europe et International au Conservatoire du littoral. À quelques semaines du cinquantième anniversaire de l’établissement public, il a livré un témoignage aussi drôle qu’inspirant sur l’histoire d’une institution devenue un acteur majeur de la protection des côtes françaises.
« Je vais vous donner un peu d’espoir », lance-t-il d’emblée, saluant au passage Patricia Ricard pour son engagement en faveur d’une écologie constructive. « On vit dans un monde où l’on entend sans cesse que c’est la fin du monde, que tout va mal. Pourtant, quand on se bat, on se rend compte que la nature est capable de revenir vite. » Pour illustrer son propos, il remonte au 10 juillet 1975, date de création du Conservatoire du littoral. « Le bébé Conservatoire était maigre, avec un petit trousseau et il n’avait même pas le droit de jouer », sourit-il. Une image qui résume parfaitement les débuts de l’institution. « Maigre parce que nous étions peu nombreux. Et finalement, cinquante ans plus tard, nous ne sommes toujours pas très nombreux. » Aujourd’hui encore, le Conservatoire ne compte que 178 collaborateurs pour intervenir sur l’ensemble du territoire national, y compris en Outre-mer. « Ce n’est vraiment pas une grosse machine. » Même constat du côté des finances. « Nous n’étions pas riches. Et nous ne le sommes toujours pas. » Avec un budget annuel d’environ 40 millions d’euros, le Conservatoire reste un petit acteur à l’échelle des politiques publiques nationales. Pourtant, il gère aujourd’hui un patrimoine considérable. « Nous avons plus de 2 500 bâtiments, du petit cabanon jusqu’au château. » Pour leur entretien, seuls deux millions d’euros sont consacrés chaque année. Une situation qui aurait pu être un handicap mais qui s’est transformée en véritable philosophie d’action. « Quand on n’est pas riche, on est obligé de convaincre. » Car le métier du Conservatoire est d’abord d’acquérir des terrains pour les protéger durablement. Mais une fois ces espaces acquis, encore faut-il les faire vivre. « Nous sommes obligés de travailler avec les élus, les associations, les acteurs économiques, les habitants. C’est comme cela que l’on construit des dynamiques de territoire. »
Autre particularité : le Conservatoire n’a jamais eu vocation à gérer directement les sites qu’il protège. « La loi nous a obligés à être propriétaires mais pas gestionnaires. » La gestion est confiée aux collectivités locales ou à d’autres partenaires, ce qui oblige l’établissement à s’adapter aux réalités de chaque territoire. « Le contexte n’est pas le même en Bretagne, en Corse, en Guadeloupe ou sur le littoral méditerranéen. » Cette souplesse constitue selon lui l’une des clés de la réussite du Conservatoire. « Nous ne sommes pas un organisme parisien venu imposer ses règles. Nous travaillons avec les territoires. » Ansi cinquante ans après sa création, le Conservatoire protège près de 20 % du littoral français de manière définitive.
Mais son rôle dépasse largement la seule préservation de la biodiversité. « Aujourd’hui, nos sites accueillent près de 80 millions de visites par an. » Le Conservatoire est devenu un acteur majeur de l’écotourisme, de l’attractivité des territoires et du développement local. « Toutes nos grandes faiblesses sont devenues de grandes forces », résume Fabrice Bernard. Un constat qui prend une résonance particulière dans un contexte où plusieurs agences publiques environnementales ont récemment été contestées. « Nous avons parfois été attaqués. Certains considèrent qu’il y a trop d’agences ou que l’on dépense trop d’argent public. » Mais face à ces critiques, la mobilisation des élus, des associations, des scientifiques et des citoyens a démontré l’attachement suscité par le Conservatoire. « L’année dernière, nous avons découvert que nous avions énormément d’amis. »
Patricia Ricard a d’ailleurs rappelé l’engagement ancien de sa famille en faveur de cette mission, évoquant le don de 80 hectares effectué à l’époque par son oncle, alors président de Pernod Ricard. Ce qui illustre parfaitement l’idée défendue tout au long de cette conférence : la protection de la nature n’est jamais l’affaire d’un seul acteur. Elle repose sur des alliances, de la confiance et une vision partagée du long terme.
Aquaculture : produire autrement
Face à l’augmentation de la population mondiale et à la pression exercée sur les ressources halieutiques, l’aquaculture apparaît comme un enjeu majeur. Mais pour Patricia Ricard, il faut inventer une aquaculture différente. « Avec trois milliards de personnes qui dépendent du poisson comme source principale de protéines, nous ne pouvons pas jeter l’aquaculture. Nous devons l’améliorer. » Léo Davies, responsable de la plateforme aquacole de l’Institut, travaille précisément sur cette évolution. Deux axes guident les recherches. Le premier concerne l’alimentation des poissons. « Comment diminuer la part des farines de poissons et trouver des alternatives ? » Microalgues, protéines végétales et farines d’insectes font partie des pistes explorées. Le second axe porte sur la diversification des espèces. « Nous cherchons des poissons capables de résister aux variations du milieu et moins consommateurs de protéines. » L’objectif avancé est de rendre l’aquaculture plus durable tout en répondant aux besoins alimentaires futurs.
Les pêcheurs, sentinelles de la mer
Cédric Bindewald, pêcheur artisanal et représentant de la prud’homie de Sanary, rappelle le rôle essentiel joué par les pêcheurs dans la connaissance des écosystèmes. « Les pêcheurs sont des sentinelles de la mer. » Ce sont eux qui ont alerté sur les boues rouges. Ce sont eux qui observent l’évolution des populations d’oursins, de poissons ou des habitats marins. Il défend également les prud’homies, institutions méditerranéennes héritées du Moyen Âge. « Nous faisons les règlements de pêche et nous arbitrons les conflits entre pêcheurs. » Pour Claire Lemoine, directrice générale de l’Institut océanographique Paul Ricard, cette forme de gouvernance locale constitue un modèle remarquable. « Si cela a traversé les siècles, c’est qu’il y a forcément quelque chose de pertinent dans ce système. » À l’heure où les ressources halieutiques sont soumises à de fortes pressions, ces exemples montrent qu’une gestion de proximité peut produire des résultats durables.
Claire Lemoine : « Nous refusons d’opposer pêche artisanale et aquaculture »
Claire Lemoine, considère qu’il n’est pas question de choisir entre aquaculture et pêche artisanale. Les deux modèles ont leur place dans l’alimentation de demain et doivent être pensés comme complémentaires. « Si l’on veut nourrir la planète demain, l’aquaculture et la pisciculture feront forcément partie des solutions », explique-t-elle. « Mais cela ne signifie pas que la pêche artisanale n’a plus de rôle à jouer. Bien au contraire. » L’Institut travaille depuis de nombreuses années aux côtés des pêcheurs professionnels méditerranéens, convaincu que leur connaissance du milieu constitue une richesse précieuse. Pour illustrer cette coopération, Claire Lemoine évoque un programme conduit avec Cédric Bindewald autour des oursins. Les pêcheurs avaient constaté un phénomène préoccupant : les oursins étaient toujours présents mais leurs gonades – la partie consommée- étaient de plus en plus petites. « Les consommateurs avaient l’impression d’acheter des oursins à moitié vides. » Cette baisse de qualité risquait d’entraîner une pression supplémentaire sur la ressource. « Si les oursins sont moins remplis, on est tenté d’en prélever davantage pour obtenir la même quantité de produit. » Avec les équipes scientifiques de l’Institut, les pêcheurs ont alors imaginé une autre approche : développer un programme de grossissement des oursins afin d’améliorer leur valeur commerciale sans augmenter les prélèvements. « L’idée était de pêcher moins mais pêcher mieux. » Cette expérimentation illustre selon elle ce que peut produire le dialogue entre chercheurs et professionnels de la mer.
« Nous mettons nos compétences scientifiques au service des pêcheurs afin de valoriser leur activité tout en préservant la ressource. » Au-delà de leur rôle économique, Claire Lemoine rappelle également que les pêcheurs constituent de véritables observateurs du milieu marin. « Ils sont en mer tous les jours et constatent souvent les premiers les évolutions des écosystèmes. » Une expertise de terrain que l’Institut considère comme complémentaire de la recherche scientifique. « Nous croyons autant dans la pêche artisanale que dans l’aquaculture. Ce sont deux modèles qui doivent coexister et qui peuvent même s’enrichir mutuellement. » Une position que Claire Lemoine tient à distinguer clairement des pratiques de pêche industrielle. « Lorsque nous parlons de pêche artisanale, nous parlons de professionnels profondément liés à leur territoire, à leur ressource et à sa préservation. » Pour l’Institut océanographique Paul Ricard, l’avenir passe donc moins par l’opposition des modèles que par leur complémentarité, avec un objectif commun qui est celui de produire une alimentation de qualité tout en préservant durablement les ressources marines.
Anne Claudius-Petit : « Il faut faire travailler ensemble climat et biodiversité »
Conseillère régionale et présidente de l’Agence régionale de la biodiversité et de l’environnement, Anne Claudius-Petit, rappelle que les politiques environnementales ont profondément évolué ces dernières années. « Pendant longtemps, on a travaillé les sujets séparément. Aujourd’hui, on sait que climat et biodiversité sont intimement liés. » Elle revient sur les actions engagées par la Région Provence-Alpes Côte d’Azur sous l’impulsion de son président Renaud Muselier : budget vert, stratégie régionale pour la biodiversité, accompagnement des collectivités, soutien aux projets locaux et développement des outils de mesure permettant d’évaluer concrètement les résultats obtenus. Pour elle, la préservation de la biodiversité n’est plus une politique sectorielle. « Elle doit désormais irriguer l’ensemble des politiques publiques. » L’élue souligne également l’importance du travail mené dans les aires marines protégées. « Quand on réduit certaines pressions, les résultats sont visibles. La biodiversité répond. » Un constat qui rejoint les exemples évoqués plus tôt à Port-Cros ou autour de la Grande Nacre.
Gouvernance, partenariats et décarbonation : les solutions se construisent ensemble

Si la première table ronde a montré comment la science, la protection des espaces naturels ou encore la pêche artisanale permettent d’agir concrètement en faveur de la biodiversité, la seconde a mis en lumière un autre enjeu majeur : celui de la gouvernance. Car préserver les océans ne repose pas uniquement sur des découvertes scientifiques ou des réglementations. Cela suppose également de faire travailler ensemble collectivités, entreprises, fondations, associations et citoyens. « On ne peut rien faire seul », rappelle Patricia Ricard. Une conviction qui irrigue depuis plusieurs années l’action de l’Institut et qui se traduit par ce qu’elle appelle volontiers le « carré magique » : la science, les institutions, les entreprises et la société civile.
GALPA : quand les territoires décident eux-mêmes de leurs priorités
La présentation des GALPA, les Groupes d’action locale pêche et aquaculture a alimenté cette seconde table ronde. Derrière cet acronyme peu connu du grand public se cache pourtant un outil original de développement territorial financé par l’Union européenne. Jérémie Dubois, directeur du service Europe du Département du Var, explique leur fonctionnement. « Le principe est simple : les projets ne descendent pas d’en haut. Ils émergent du territoire lui-même. » Pêcheurs, entreprises, associations, collectivités, scientifiques et citoyens se retrouvent autour d’une même table afin d’identifier les besoins locaux et de construire ensemble des réponses adaptées. Cette gouvernance dite « ascendante » rompt avec les approches traditionnelles. « Ce sont les acteurs du terrain qui définissent leurs priorités », souligne-t-il. Les financements peuvent ainsi soutenir des projets extrêmement variés : modernisation des équipements de pêche, valorisation des produits de la mer, tourisme durable, actions pédagogiques, innovation ou encore transition écologique. Pour Patricia Ricard, ces dispositifs illustrent parfaitement l’esprit du « carré magique ». « Quand on met autour de la table des personnes qui regardent le même sujet sous des angles différents, on finit souvent par trouver de meilleures solutions. »
David Poinard : au Sénégal, une ferme aquacole devient un moteur de développement
Parmi les témoignages les plus inspirants de cette seconde table ronde figure celui de David Poinard, directeur général de la Fondation Veolia. À travers le programme Aar Aduna – Aar Jiggen, développé au Sénégal avec de nombreux partenaires, il a montré comment une solution apparemment simple peut produire des effets considérables sur un territoire. « Le principe est très simple », explique-t-il. Dans des zones arides où l’eau constitue une ressource précieuse, un puits est creusé afin d’alimenter un bassin aquacole surélevé. Des poissons y sont élevés tandis que l’eau enrichie naturellement par leurs déjections est récupérée pour irriguer des cultures agricoles. Les résultats sont spectaculaires. Les arbres fruitiers, les légumes et les cultures maraîchères bénéficient d’un apport nutritif naturel qui accélère leur croissance. « Les rendements augmentent d’environ 20 %. » Mais les bénéfices dépassent largement le seul cadre agricole.
Chaque ferme aquacole génère près de 300 emplois saisonniers et constitue une source importante de revenus pour les populations locales. La gestion est confiée à des groupements d’intérêt économique qui associent directement les habitants du territoire. L’enjeu est également alimentaire. « Une ferme permet de nourrir environ 5 000 personnes. » Dans des régions où l’accès aux protéines reste parfois limité, l’élevage de poissons contribue à renforcer la sécurité alimentaire tout en diversifiant l’alimentation des villages avoisinants.
Le projet répond également à une autre problématique : la pression exercée sur les ressources marines. « Cela permet aussi d’éviter une partie de la surpêche. » Plutôt que de partir toujours plus loin en mer avec des risques croissants, certains pêcheurs peuvent participer à l’exploitation des fermes, transmettre leur savoir-faire et former les jeunes générations aux métiers de la pisciculture et de l’agriculture.
Le programme travaille d’ailleurs étroitement avec les universités de Dakar afin de développer les compétences locales. Mais ce qui séduit particulièrement Patricia Ricard et les participants à cette rencontre est sans doute l’innovation économique portée par le projet. La Fondation Veolia a financé la première ferme. « Nous demandons ensuite un remboursement, mais à taux zéro. » L’argent n’est pas reversé à la fondation. Il alimente un fonds dédié, le fonds Aar Aduna – Aar Jiggen. Le mécanisme est vertueux. Une fois la première ferme remboursée, les sommes récupérées servent à financer une deuxième ferme. Puis une troisième. Puis une quatrième. Aujourd’hui, quatre fermes aquacoles fonctionnent déjà selon ce modèle au Sénégal. « Cela représente près de 1 200 emplois saisonniers créés. »
Pour réussir, le projet s’appuie sur un réseau de partenaires locaux particulièrement solide : l’Agence nationale de l’aquaculture du Sénégal, le Comité interministériel de lutte contre la migration irrégulière, les collectivités locales mais aussi l’Institut océanographique Paul Ricard. Car derrière l’apparente simplicité du dispositif se cache une importante dimension scientifique. « Cela paraît simple lorsqu’on le décrit, mais il faut optimiser les systèmes, comprendre les interactions entre les poissons, l’eau et les cultures. »
Afin d’accompagner ces recherches, une version miniature de la ferme aquacole sénégalaise a été reconstituée sur l’île des Embiez. Chercheurs, biologistes et techniciens y travaillent à l’amélioration continue du modèle afin de garantir la croissance des poissons, le rendement des cultures et l’utilisation la plus efficace possible de la ressource en eau.
Pour Patricia Ricard, cette expérience illustre parfaitement l’esprit qui anime aujourd’hui l’Institut. Une solution née de la rencontre entre la science, les acteurs économiques, les institutions et les besoins des populations locales. Une démonstration concrète que protection de l’environnement, développement économique et progrès social peuvent avancer ensemble.
Frédéric Busin : « La décarbonation est devenue l’un des grands défis de notre siècle »
Pour illustrer son propos, Frédéric Busin, délégué régional Provence-Alpes-Côte d’Azur du groupe EDF, choisit de partir d’un exemple très concret : la calanque de Podestat, au cœur du Parc national des Calanques. L’histoire débute en 2012 lorsqu’EDF découvre qu’elle possède une parcelle de 172 hectares en bord de mer, en plein cœur du parc. Plutôt que de la céder, l’entreprise décide alors de s’engager dans un partenariat scientifique de long terme avec l’Institut océanographique Paul Ricard. L’objectif avancé est d’observer l’évolution du milieu naturel et mesurer la capacité de la nature à se régénérer lorsque les pressions humaines diminuent. « Aujourd’hui, nous pouvons démontrer que lorsque l’activité humaine se réduit, la nature retrouve progressivement ses équilibres », explique-t-il. Pour le responsable d’EDF, cette expérience locale renvoie à une réflexion beaucoup plus globale. Il rappelle que la communauté scientifique a identifié neuf limites planétaires dont dépend l’équilibre du système Terre.
« Sept de ces neuf limites sont aujourd’hui dépassées », souligne-t-il, citant notamment le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou encore l’acidification des océans. Selon lui, le constat est désormais largement partagé par la communauté scientifique : sans action rapide, ces déséquilibres pourraient entraîner des conséquences majeures pour les générations futures. « La question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment nous agissons et à quelle vitesse. » Pour Frédéric Busin, le principal levier de transformation réside dans la décarbonation de l’économie.
« Les émissions de carbone proviennent principalement de notre consommation d’énergie, qu’il s’agisse de se déplacer, de se chauffer, de produire ou de se nourrir. » La solution consiste donc à réduire progressivement l’usage du pétrole et du gaz au profit d’énergies moins émettrices de CO₂. Dans ce domaine, la France dispose selon lui d’un avantage considérable. « Nos prédécesseurs ont construit un parc hydroélectrique puis nucléaire qui n’avait pas été pensé pour répondre au défi climatique mais qui constitue aujourd’hui un atout majeur. » De fait la France possède aujourd’hui l’un des systèmes électriques les moins carbonés au monde. « Grâce à l’hydroélectricité et au nucléaire, notre électricité est décarbonée à près de 95 %. »
Mais l’électrification des usages ne suffira pas. Le responsable d’EDF insiste également sur la sobriété énergétique. « Le premier sujet dont on parle trop peu reste celui de la réduction de nos consommations. » Transports collectifs, efficacité énergétique des bâtiments, mobilité électrique ou encore autoconsommation solaire figurent parmi les pistes évoquées. L’innovation jouera également un rôle déterminant. « Une partie importante des solutions qui permettront d’atteindre la neutralité carbone n’existe pas encore ou reste à développer. »
Enfin, cette transition nécessitera des infrastructures nouvelles et parfois contestées. Réseaux électriques, production d’énergie renouvelable, électrification des ports ou encore alimentation électrique des navires constituent autant de défis à relever. « Nous aurons besoin de produire davantage d’électricité bas carbone pour remplacer progressivement les usages du pétrole et du gaz. » Pour Frédéric Busin, la réussite de cette transformation passera donc autant par la technologie que par l’adhésion collective. « Chacun peut contribuer à la décarbonation. La question est désormais de savoir comment nous avançons ensemble vers cet objectif. »
Soixante ans après les boues rouges, la même exigence d’action
Au terme de ces échanges, une idée s’impose. Qu’il s’agisse du retour du mérou à Port-Cros, de la sauvegarde de la Grande Nacre, du travail des prud’homies, des projets soutenus au Sénégal ou des stratégies de décarbonation, aucune solution ne repose sur un acteur unique. Toutes naissent de coopérations patientes entre scientifiques, élus, pêcheurs, entreprises, fondations et citoyens. C’est précisément ce que l’Institut océanographique Paul Ricard tente de construire depuis six décennies. « Nous sommes passés de bâtisseurs de conscience à Génération Solutions », rappelait Patricia Ricard en ouverture. À écouter les différents intervenants, cette formule n’a jamais semblé aussi actuelle.
Né d’un combat contre une pollution industrielle en Méditerranée, l’Institut océanographique Paul Ricard est devenu en soixante ans un laboratoire d’idées, d’expériences et de coopérations. À l’heure où l’océan concentre une grande partie des défis climatiques, alimentaires et environnementaux du XXIe siècle, le message porté à Marseille résonne comme un appel à l’action : comprendre pour agir, agir pour transmettre.
Patricia CAIRE
Les temps forts du 60e anniversaire de l’Institut océanographique Paul Ricard
8 juin – Île des Embiez
World Ocean Day – BiodiverSea Day
Organisée depuis près de 25 ans sur l’île des Embiez, cette journée associe collecte de déchets à terre et en plongée. Cette année, 60 collaborateurs de Pernod Ricard France participent à l’opération aux côtés des plaisanciers. Pour marquer ce 60e anniversaire, l’événement sera enrichi par la réalisation et l’immersion de récifs artificiels coralliens.
9 juin – Île des Embiez
6e Journée du réseau InterLIFE régional Provence-Alpes-Côte d’Azur
Réunissant notamment la Région Sud, l’Office français de la biodiversité, l’Initiative pour les Petites Îles de Méditerranée et l’Institut océanographique Paul Ricard, cette journée permettra de présenter plusieurs actions concrètes menées en faveur de la biodiversité marine.
11 juin – Île des Embiez
Inauguration de l’Océanorama et des Ateliers de la mer
L’ancien aquarium laisse place à un nouvel espace de sensibilisation baptisé Océanorama, conçu comme un cabinet de curiosités consacré à la mer. La journée marquera également l’ouverture des nouveaux Ateliers de la mer destinés au grand public et aux jeunes générations.
18 août – Île des Embiez
Rencontre littéraire et projection
Patricia Ricard accueillera Olivier Poivre d’Arvor, envoyé spécial du Président de la République pour l’Océan, et Marina Lévy, directrice de l’Institut de l’Océan de Sorbonne Université, à l’occasion de la présentation et de la dédicace de leur ouvrage Quand l’Océan s’éveillera. La soirée se poursuivra avec la projection d’un film du photographe et explorateur Alexis Rosenfeld.
Un anniversaire tourné vers l’avenir
Au-delà de ces rendez-vous, l’Institut célèbre soixante années d’engagement consacrées à « connaître, faire connaître et protéger la mer ». Fondé en 1966 à la suite du combat mené par Paul Ricard et Alain Bombard contre les rejets de boues rouges en Méditerranée, l’Institut a construit son action autour de quatre piliers : la recherche scientifique, la sensibilisation, la formation et la finance bleue.




