Paris.Théâtre du Rond-Point. Sivadier sublime «Tout est calme dans les hauteurs » l’ultime chef-d’œuvre de Thomas Bernhard

Publié le 3 juillet 2026 à 18h56 - Dernière mise à jour le 3 juillet 2026 à 18h56

Au Théâtre du Rond-Point, Jean-François Sivadier signe une mise en scène d’une rare intensité de Tout est calme dans les hauteurs , ultime pièce de Thomas Bernhard publiée à titre posthume. Portée par une distribution remarquable, cette comédie noire, aussi drôle que dérangeante, révèle toute la modernité du dramaturge autrichien et la force intacte de sa satire des idéologies réactionnaires.

Destimed De gauche a droite Norah Krief Anne Meister Juliette Bialek la doctorante Frederic Noaille le journaliste et Nicolas Bouchaud Moritz Meister. Photo Jean Louis Fernandez
De gauche à droite Norah Krief (Anne Meister), Juliette Bialek (la doctorante), Frédéric Noaille (le journaliste) et Nicolas Bouchaud (Moritz Meister). (Photo Jean-Louis Fernandez)

Le rire au bord du vertige

Moritz Meister, écrivain admiré, vit avec son épouse Anne dans une somptueuse villa des Préalpes bavaroises, qu’il considère comme une forteresse, un refuge à l’abri du monde. Le couple y reçoit Mademoiselle Werdenfels, jeune doctorante, le journaliste Von Wagener et l’éditeur de l’œuvre. Sous le regard de Herta, la domestique, traitée avec une condescendance permanente, les époux Meister déroulent leurs certitudes dans un flot de citations, d’aphorismes et d’affirmations aussi péremptoires que douteuses. On rit beaucoup… autant qu’on est saisi d’effroi.

Publié à titre posthume en 1994 sous le titre Maître, ce texte du dramaturge autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) est une pièce délirante, féroce et terriblement actuelle, à découvrir jusqu’au 4 juillet au Théâtre du Rond-Point. Comme dans d’autres œuvres, notamment La Remise de prix, présentée au théâtre de L’Ouvre-Boîte à Aix-en-Provence, Bernhard démonte, avec une implacable lucidité, les mécanismes de la rhétorique et les faux-semblants des idéologies réactionnaires. L’antisémitisme du personnage principal, tout comme la vacuité réactionnaire qu’il partage avec son épouse, résonnent aujourd’hui avec une troublante actualité.

Sur scène, Norah Krief, explosive, accueille le public avant de livrer un long monologue consacré au « génie » de son mari. Derrière les raccourcis faciles, les certitudes creuses et les propos nauséabonds du personnage, Nicolas Bouchaud compose un Moritz Meister inoubliable. À leurs côtés, Frédéric Noaille, que l’on avait déjà remarqué dans Ivanov mis en scène par Sivadier, et Juliette Bialek complètent ce quatuor de clowns tragiques qui porte l’ironie mordante de Thomas Bernhard à son plus haut degré. La scène où Frédéric Noaille incarne Smirnoff, un facteur surgissant chez les Meister, constitue un irrésistible moment de burlesqu

Jean-François Sivadier au sommet

Et la mise en scène, me direz-vous ? Signée Jean-François Sivadier, au sommet de son art -c’est presque une habitude chez lui-, elle nous entraîne, elle aussi, dans les hauteurs, à l’image de la demeure des Meister. Elle décoiffe, impressionne et, surtout, donne à entendre le texte de Thomas Bernhard dans toute sa complexité. Elle met en lumière l’ironie mordante de l’auteur, maître dans l’art de conjuguer l’angoisse et le plaisir. Comme le souligne Sivadier, Bernhard « trouble sa comédie par la terreur que lui inspirent ces tyrans domestiques ». Déjà remarquable dans Sentinelles, où il racontait comment on apaisait le stress des vaches du Wisconsin en leur faisant écouter de la musique, tout en dirigeant trois comédiens virtuoses, Jean-François Sivadier dresse ici le portrait aussi risible qu’inquiétant d’un couple de mystificateurs abjects et réactionnaires, sans jamais démontrer, mais en montrant. L’espace de la maison, progressivement vidé jusqu’à l’asphyxie, se dévoile par fragments, entraînant le spectateur dans une découverte aussi subtile qu’implacable.

Un monologue final d’anthologie

C’est par un long monologue, censé résumer l’une de ses œuvres, que Moritz conclut ce périple théâtral. Un monologue où l’on ne comprend finalement pas grand-chose… et où l’on éclate de rire. Ponctuant chacune de ses phrases d’un imperturbable « Nous ne le savons pas » -un comble pour un discours censé être explicatif-, l’écrivain, clown-monstre lancé en roue libre, devient gigantesque. Seul en scène, Nicolas Bouchaud, qui a également participé à la collaboration artistique du spectacle avec Véronique Timsit, impose toute l’étendue de son talent dans ce qui restera comme une véritable scène d’anthologie.

Jean-Rémi BARLAND

« Tout est calme dans les hauteurs » au Théâtre du Rond-Point –  2, bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – Jusqu’au 4 Juillet à 20h.  Le samedi à 19h. Réservations au 01 44 95 98 21 Ou sur theatredurondpoint.fr

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