Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « Les enfants gâtés de Butare » de Dorcy Rugamba : un roman d’apprentissage sur fond de génocide au Rwanda

Publié le 24 août 2026 à 18h58 - Dernière mise à jour le 24 août 2026 à 19h05

L’écrivain Dorcy Rugamba signe un roman épique, tendre, burlesque et tragique, où le retour au pays de l’enfance fait ressurgir les amitiés, les rêves et les violences d’une histoire rwandaise bientôt emportée par le génocide. Il viendra présenter « Les enfants gâtés de Butare » aux Correspondances de Manosque, le 24 septembre, lors d’une rencontre avec Thélyson Orélien.

Destimed Dorcy Rugamba © Romain Garcin 1
Dorcy Rugamba © Romain Garcin

 

Au moment où Thélyson Orélien, auteur québécois d’origine haïtienne, publie en France, après un grand succès dans son pays, « C’était ça ou mourir » -l’un des événements de la rentrée littéraire, véritable cartographie intime de l’exode de Jonas Dorléon, quittant Port-au-Prince pour tenter de rejoindre le Canada-, Dorcy Rugamba signe avec « Les enfants gâtés de Butare » un poignant roman d’apprentissage sur fond de génocide au Rwanda.

Bousculant la chronologie, creusant dans la mémoire de Binwa, personnage principal d’un récit à tiroirs, le matériau d’une fiction à la fois tendre, burlesque et tragique, l’auteur, dramaturge, acteur et metteur en scène dont les créations sont à cheval entre théâtre et arts visuels, explore par la force de la littérature un retour mouvementé au pays de l’enfance.

Devenu cinéaste à succès et désormais installé à Dakar, Binwa revient à Butare, au pied du mont Huye, là où est née sa vocation de réalisateur. Butare, officiellement rebaptisée Huye en 2006, est la principale ville de la province du Sud du Rwanda et la capitale culturelle du pays. Située à environ 135 kilomètres au sud de Kigali, elle est reconnue comme son grand pôle intellectuel et universitaire.

À Butare, nous dit-on, « les enfants ne jouent pas à la guerre », « méprisent les soldats qu’ils traitent d’analphabètes, ne rêvent pas de prospérer dans les affaires, ne convoitent pas le trône des Rois ». La ville tout entière tourne le dos à la capitale Kigali et aux puissants, préférant regarder vers le sud, « les terres ingrates du Bufundu et les plaines de Nyaruguru, où avaient vécu jadis les princes du verbe ».

La ville de Butare était un vaste terrain de jeu pour Binwa qui, enfant, « circulait comme un poisson dans l’eau » dans une cité dont il connaissait tout intimement, du nom des rues aux commerçants du centre-ville, jusqu’aux religieux des lieux de culte que sa mère, fervente croyante, fréquentait. Très attentif à décrire les lieux traversés par ses différents personnages -Kampala, avec son université d’élite d’où sortirent tant de pères des indépendances ; Kinshasa, ville du paraître et de l’excès, cité sainte de la Sape ; ou encore l’ensemble des Grands Lacs-, Dorcy Rugamba construit son roman comme le pèlerinage de Binwa. Il convoque à Butare l’enfant qu’il fut, revenu contempler les retables et écouter l’« Hallelujah » de Haendel.

Les « Dogs » et les « Connards », les deux groupes d’étudiants

S’étant toujours méfié de la pureté  -« la quête de la pureté, dit-il souvent, est une quête de la mort »-, Binwa, né en 1970 et qui a trois ans lorsqu’en juillet 1973 les militaires prennent le pouvoir, retrouve ses amis d’école buissonnière. Il y a Hamza, chevalier servant de la fille la plus en vue du campus, lançant chaque matin au réveil « un énorme cocoricoooo », avant de quitter l’immeuble sur un sonore et guttural « Belle journée mes poules » ; Selemani ; ses camarades de fac Belize et Rose ; les clans d’étudiants avec leurs serments d’amour et leurs rêves avortés.

Sociologue et historien, Dorcy Rugamba présente cet univers avec nuance et souvent beaucoup d’humour. Ainsi lorsqu’il décrit Mabinga, qui « était maquereau comme d’autres étaient boulangers ou menuisiers », ou Hypoténuse, « étudiant en deuxième année de physique, auteur d’une théorie selon laquelle les vierges et les affranchis ne captaient pas les mêmes ultrasons », et qui prétendait avoir trafiqué un stéthoscope pour en faire un compteur Geiger capable de mesurer le nombre de partenaires avec lesquels une personne avait déjà couché. Un appareil censé détecter la « radioactivité sexuelle » des individus, qu’il avait baptisé Busugimètre ou Virginomètre.

Drôlerie, donc. Et Dorcy Rugamba évoque au passage la vie des étudiants du Rwanda avec un sens précis de la formule. Les « Salauds », écrit-il, « était le surnom donné aux étudiants de l’Université nationale du Rwanda ». Ils se divisaient en deux clans : les « Dogs », étudiants urbains propres sur eux, parfumés, adeptes de la sape congolaise, et les « Connards », étudiants en rupture de manières qui avaient fait de la contre-culture un art de vivre. Les deux groupes, ajoute-t-il, « partageaient avec les habitants de Butare une même détestation du pouvoir et de ses représentants ».

Et de conclure : « Dans tout le pays, les Salauds constituaient le seul camp organisé qui osait affronter le pouvoir, les seuls à pouvoir ouvrir la bouche, manifester et critiquer les décisions gouvernementales. » Le reste de la population vivait dans la terreur et se tenait à carreau. Et les Salauds, s’ils avaient quelque chose à dire, « ils l’écrivaient en lettres énormes et parcouraient la ville en le hurlant à coups de sifflet ». S’ils n’étaient pas entendus, ils abattaient les arbres bordant la route principale reliant le Rwanda au Burundi, paralysant ainsi le transport international jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée.

Une écriture très cinématographique pour décrire la violence politique et celle subie par les femmes

Très visuel, puissant, traversé de moments qui serrent le cœur, « Les enfants gâtés de Butare » décrit avec un réalisme terrifiant les violences de la guerre civile de 1990 à 1994, qui opposa le gouvernement du président Juvénal Habyarimana au Front patriotique rwandais (FPR). Ce conflit de quatre ans, qui culmina avec l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel et le déclenchement du génocide des Tutsi, Dorcy Rugamba le raconte à travers des portraits superposés des acteurs du drame et, surtout, des scènes d’une puissance cinématographique à couper le souffle.

Il passe également par la violence familiale. Celle des coups de fouet distribués par Callixte Karame, père de quatre enfants -Fifina, Bijou, Binwa et Kabebe- à sa fille Kabebe pour de mauvaises notes. Celle-ci rit aux éclats pour sauver la face avant de s’effondrer en larmes. On retiendra également la manière empathique avec laquelle l’auteur présente Bernadette Karame, épouse de Callixte et mère de Binwa, son chouchou. Femme de tête, un temps fonctionnaire à l’Office national des postes, formée comme dactylo, écrivain public soucieuse des autres, elle mourra dans des conditions atroces.

L’occasion pour Dorcy Rugamba de proposer, en contrepoint de toutes les horreurs décrites, un hymne à la tolérance, à la liberté et à l’amour du prochain. Un grand livre de paix, un plaidoyer pour l’art et pour la beauté du monde cachée sous la boue des mitrailles et le malheur des hommes.

Jean-Rémi BARLAND

« Les enfants gâtés de Butare » de Dorcy Rugamba- Lattès – 235 pages – 20,90 €.

Dorcy Rugamba sera l’invité des Correspondances de Manosque le 24 septembre, place de l’Hôtel-de-Ville, à 16h30, lors d’une rencontre avec Thélyson Orélien animée par Maya Michalon.

Destimed Dorcy Rugamba Les enfants gates de Butare

 

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