Publié le 28 août 2026 à 7h30 - Dernière mise à jour le 27 août 2026 à 22h23
Célia Houdart viendra présenter aux Correspondances de Manosque, le 26 septembre, son très poignant « Notre-Dame-des-Anges ». Un roman composé à partir des 2 302 lettres que se sont échangées Henri et Marcelle, les grands-parents de la narratrice, dans lesquelles l’intime, la musique et la passion amoureuse se heurtent à la montée des périls qui conduira l’Europe à la guerre.

C’est dans un style classique et sans effets que Célia Houdart met en scène, dans « Notre-Dame-des-Anges », Henri et Marcelle, les grands-parents d’une narratrice émue par ce qu’elle découvre de leur existence : une passion commune, la célébration de la musique et, autour d’eux, une Europe qui, dès les années 1930, s’enfonce progressivement dans les ténèbres.
Henri et Marcelle se rencontrent en mai 1935. Il occupe alors le poste de directeur artistique de l’Aeolian Company, une firme américaine de pianos mécaniques. Ancienne élève de Lazare-Lévy et diplômée du Conservatoire, Marcelle est pianiste. Son interprétation des « Jeux d’eau » de Ravel impressionne Henri, tout comme son « Prélude, Choral et Fugue » de César Franck. « Une personnalité, décidément, que cette Marcelle », pense-t-il après l’avoir applaudie en concert. Ils se revoient ensuite à plusieurs reprises, notamment au Paris-Europe, un café de la rue de Madrid. Ils passent une nuit ensemble à Bordeaux en 1937 et ne se quitteront plus.
En 1938, Henri a 63 ans, Marcelle 39. Elle est libre de tout engagement. Lui est marié à Rachel, chanteuse lyrique que la maladie a contrainte à interrompre sa carrière. Il vit auprès d’elle à la clinique Notre-Dame-des-Anges et rejoint Marcelle dès qu’il le peut. Cette histoire d’un homme partagé entre deux femmes, sur fond de musique et de maladie, ne peut manquer d’évoquer un autre destin, celui de la violoncelliste britannique Jacqueline du Pré et de Daniel Barenboim. Atteinte de sclérose en plaques, Jacqueline du Pré dut interrompre sa carrière tandis que le pianiste et chef d’orchestre, qui avait refait sa vie à Paris, demeura présent à ses côtés jusqu’à ses derniers moments. Rien ne permet d’affirmer que Célia Houdart ait nourri son récit de cette histoire. Mais la proximité de certaines situations est suffisamment troublante pour que le rapprochement s’impose à la lecture.
Un trio qui devient quatuor
Avec beaucoup de pudeur, de sensibilité et d’humanité, Célia Houdart transforme peu à peu le trio Henri-Rachel-Marcelle en quatuor. Marcelle entretient en effet une relation passionnelle avec Mary Angerbauer, pianiste hollandaise vivant entre La Haye et Laon, rencontrée dans un train. Si aimer Rachel donne à Henri la force d’aimer encore, Marcelle, étrangère aux préjugés, écrit dans une lettre : « On doit aimer qui on veut. Quand on ne vous aime pas, on disparaît. La grande affaire c’est l’amour. Il n’y a que ça. »
Autour d’eux gravitent des personnages qui sont loin d’être secondaires : Saulnier, violoniste qui joue avec Marcelle ; Lily, la jeune sœur violoncelliste de celle-ci ; Jeanne, la fille de Marcelle et Henri ; Monsieur Hanet, technicien et témoin ébloui d’une séance de gravure ; sans oublier la petite-fille devenue dépositaire des lettres de ses grands-parents. Autant de témoins d’une époque progressivement abîmée par la violence de l’Histoire, au cours de laquelle la clandestinité et la précarité vont imposer leur loi, avec notamment l’évocation d’un drame survenu le 22 avril 1945. « Pourquoi suis-je touchée par les lettres d’amour de mes grands-parents ? Moi qui, comme lectrice, suis plutôt à la recherche de choses dites obliquement », s’interroge la narratrice. Peut-être parce que s’y entrecroisent l’impérieux besoin de s’élever par l’amour et l’éblouissement né de la musique. Celle-ci irrigue tout le roman, avec notamment un bel hommage au Concerto en sol de Ravel interprété par Marguerite Long, à l’opérette « Ta bouche » de Maurice Yvain, sans oublier l’œuvre pour piano seul de Ravel.
L’amour comme refuge
« Là ci darem la mano » – « Là-bas, nous nous donnerons la main »- auraient pu chanter Marcelle et Henri, tant ce duo lyrique de « Don Giovanni » de Mozart correspond à leur état d’esprit et aux étreintes fusionnelles décrites tout au long du livre. Et puis, en refermant « Notre-Dame-des-Anges », on peut songer au célèbre « Si l’amour porte des ailes, n’est-ce pas pour voltiger ? » du « Mariage de Figaro » de Beaumarchais, repris par Jean Renoir en exergue de « La Règle du jeu ». Car derrière ces lettres conservées et cette histoire familiale, Célia Houdart raconte quelque chose de plus universel : la capacité des êtres à aimer lorsque l’Histoire semble précisément s’employer à détruire ce qui les relie. Un roman puissant, charnel et terriblement émouvant.
Jean-Rémi BARLAND
« Notre-Dame-des-Anges », de Célia Houdart – P.O.L. – 232 pages – 20,50 €.
Célia Houdart présentera son roman aux Correspondances de Manosque, à l’auditorium des Observantins, le 26 septembre à 15 heures, lors d’une lecture-rencontre animée par Sophie Joubert.



