Du roman de Simenon aux multiples adaptations télévisées jusqu’au grand écran aujourd’hui, Maigret et le mort amoureux signé Pascal Bonitzer revisite un texte mélancolique et subtil en explorant le paradoxe d’une passion qui survit à la mort. Denis Podalydès y incarne un commissaire à la fois fragile et puissant, entouré d’interprètes au diapason.

« C’était un de ces mois de mai exceptionnels comme on n’en connaît que deux ou trois dans sa vie et qui ont la luminosité, le goût, l’odeur des souvenirs d’enfance. Maigret disait un mois de mai de cantique, car cela lui rappelait à la fois sa première communion et son premier printemps de Paris, quand tout était pour lui nouveau et merveilleux. » Ainsi débute Maigret et les vieillards, écrit par Georges Simenon en juin 1960, et dont le premier titre envisagé était Maigret au Quai d’Orsay. Adapté à l’écran en 1962 dans un téléfilm britannique par Gérard Glaister, puis pour la télévision française en 1980 sous le titre Maigret et l’Ambassadeur, dans une réalisation de Stéphane Bertin, avec Jean Richard (Commissaire Maigret), Annie Ducaux de la Comédie-Française (Jacqueline Larrieu), Jacques Dumesnil (Armand de Saint-Hilaire), Odile Versois (Hélène), puis en 2003 sous le titre Maigret et la princesse, réalisé par Laurent Heynemann, avec Bruno Cremer (Commissaire Maigret), Colette Renard (Jacqueline Larrieu), Micheline Boudet (Isabelle de Wissemberg), Guillaume Gallienne, ce livre malin en diable et plein de fausses pistes est devenu aujourd’hui un film pour le grand écran sous le titre Maigret et le mort amoureux, dans une réalisation très française signée Pascal Bonitzer. Le résumé en est simple : « Le commissaire Maigret est appelé en urgence au Quai d’Orsay. Monsieur Berthier-Lagès, ancien ambassadeur renommé, a été assassiné. Maigret découvre qu’il entretenait depuis cinquante ans une correspondance amoureuse avec la princesse de Vuynes, dont le mari, étrange coïncidence, vient de décéder. En se confrontant aux membres des deux familles et au mutisme suspect de la domestique du diplomate, Maigret va aller de surprise en surprise… » Et le spectateur aussi.
Le titre contient un paradoxe
Au sujet du titre de son film, Pascal Bonitzer a voulu, en le choisissant ainsi, mettre en lumière un paradoxe mêlant la mort à la vie. Il confie à ce sujet : « Simenon a écrit ce texte en sortant d’une crise personnelle, au milieu de sa vie. Il a mentionné cette crise dans des carnets. Il semble que l’écriture du livre l’a aidé à exorciser cette question de l’âge, question qui se pose à moi aussi par la force des choses. Les personnages de cette histoire sont âgés, et cependant pleins d’énergie. Le thème est aussi celui d’une vitalité paradoxale. » Belle idée, surtout, d’avoir choisi de situer l’action du film au début des années 2000, dans un milieu très conservateur en plein cœur du 7e arrondissement parisien. Le cinéaste précise : « Des aristocrates catholiques qui ignorent ou méprisent l’époque dans laquelle ils vivent. Simenon est un homme du XXe siècle ; son héros l’est aussi, avec les préjugés de son temps. Cela m’intéressait de le confronter au XXIe siècle. » « Maigret est un policier qui n’aime pas les figures d’autorité à l’ancienne, mais qui est aussi assez réfractaire à la modernité. Avec sa pipe, son alcoolisme discret, son épouse au foyer, il est un survivant face à la robotisation accélérée de notre monde. »
Contraste dans les décors, montage aux changements soudains et musique à l’élégance discrète
Loin d’être un simple téléfilm, Maigret et le mort amoureux est une vraie œuvre cinématographique où un soin particulier a été apporté aux contrastes entre différents espaces de narration. À savoir, dit Pascal Bonitzer, « des intérieurs bourgeois qui respirent l’ancien, le feutré », avec des « tentures bleues » pour l’hôtel particulier de la princesse, tandis que la police judiciaire est plongée dans un « décor vert pâle ». Ce jeu de couleurs et de styles reflète l’intrusion de Maigret dans un monde qui lui est étranger, marquant une opposition nette entre le familier et l’inconnu. Cela fonctionne admirablement, servi par un montage aux changements soudains.
« Le montage de Maigret et le mort amoureux a été pensé , explique Pascal Bonitzer, avec une approche distinctive grâce à Monica Coleman.» La cheffe monteuse a ainsi « privilégié les coupes franches, les changements soudains », créant un récit nerveux et dynamique. Cette méthode influence notamment la manière dont les personnages, tels que Poteneaux, réagissent face à Maigret, en amplifiant leur état d’insécurité. Cette technique innovante avait aussi pour objectif d’éviter l’ennui par la tension continue instaurée au cours du film.
Souvent, la musique au cinéma est signifiante, faisant de la paraphrase. Ici, c’est tout le contraire. Pascal Bonitzer, qui a renoué avec le compositeur Alexeï Aïgui, avec qui il travaille depuis seize ans, définit son travail de la manière suivante : « C’est un compositeur remarquable, avec lequel je travaille depuis Je pense à vous. J’aime le laisser faire. Je trouve qu’il y a une élégance discrète dans ses compositions, une qualité particulière de présence qui accompagne finement l’histoire qu’on raconte.» Et il a parfaitement raison.
Denis Podalydès incarne un Maigret sobre mais puissant
Après Harry Baur, Jean Gabin, Jean Richard, Bruno Cremer et Gérard Depardieu (entre autres), Denis Podalydès incarne un Maigret sobre et puissant. Ayant déjà tourné pour Pascal Bonitzer -les deux hommes avaient ainsi collaboré sur Rien sur Robert (1999)- l’acteur confie au sujet de l’univers de Simenon : « Je connais mal son œuvre et j’en ai honte. En revanche, j’ai lu plusieurs Maigret avec un grand bonheur. Je me rends compte que ce que je dis du cinéma de Pascal pourrait se dire de Simenon, qui semble s’éloigner du réel et sans cesse y revenir, par mouvements concentriques et excentriques. » Et d’ajouter : « Un meurtre a lieu dans un monde bien réel, un milieu social savamment exploré (il y a du sociologue chez Simenon), mais peu à peu, à la faveur de longues scènes d’interrogatoire, un bonheur pour les interprètes, la fable fait surgir un monde interlope, entre le rêve et l’abstraction, chargé d’affects étranges, de passions immenses et silencieuses, de violence rétrospective. On atteint une sorte de poésie, de grand lamento de la faiblesse humaine. » Denis Podalydès, capable de tout jouer et qui a une vraie passion pour la littérature -en témoignent ses innombrables enregistrements de livres audio- invente en même temps qu’il sert avec humilité et une fidélité absolue ce texte en trompe-l’œil. « Maigret, vous ne connaissez rien aux femmes », lui lance le juge joué par Olivier Rabourdin. « J’en parlerai à mon épouse », répond en substance le commissaire. La manière dont Pascal Bonitzer filme la scène et la façon dont Denis Podalydès fait passer l’humour de son personnage sont formidables.
Interprètes au diapason

Sachant qu’on n’est jamais bon à l’écran, comme sur les planches d’ailleurs, tout seul, Pascal Bonitzer offre aux autres interprètes entourant Denis Podalydès des moments de haute voltige parfaitement maîtrisés et d’une grande densité. Anne Alvaro, sous les traits de l’inquiétante Jacotte, domestique apparemment uniquement zélée et dévouée ; l’incroyable Micha Lescot, irrésistible de drôlerie chez Ribes, mystérieux ici dans le rôle de Mazeron ; Dominique Reymond, bouleversante mère malade de Jérémie Elkaim dans Presque rien de Sébastien Lifshitz, présente aussi dans Chien de la casse ; Irène Jacob, fascinante dans le rôle de Louise, entre autres, car tous les rôles, même ceux dits secondaires, sont parfaits, contribuent à la magie de ce film à l’épilogue inattendu, frontalement efficace autant que complexe. De quoi rendre joyeux… le spectateur.
Jean-Rémi BARLAND




