Publié le 6 mai 2026 à 8h05 - Dernière mise à jour le 6 mai 2026 à 8h05
Avec « Le crime du paradis » et « Le domaine aux secrets », Guillaume et Valentin Musso plongent leurs intrigues dans les remous de l’Histoire, entre secrets de famille, faux-semblants et grandes blessures du XXe siècle. Deux romans populaires, ambitieux et redoutablement efficaces qui confirment le talent de conteurs des deux frères.

Si Guillaume Musso et son frère Valentin Musso ne sont pas des écrivains qui inventent un monde ou une langue, leur talent de conteur explose à chacun de leurs livres. Drainant derrière eux une foule de lecteurs toujours plus nombreuse, traduit en plusieurs langues dans le cas de Guillaume, le duo s’inscrit dans la lignée des grands auteurs populaires tels que Ponson du Terrail (« Rocambole »), Arthur Bernède (« Belphégor ») ou Paul Féval (« Le Bossu » et « Les Habits noirs »). Et précisons qu’ils ne sont pas si nombreux à pouvoir s’enorgueillir de fasciner autant avec des intrigues, certes pas toujours réussies reconnaissons-le, placées sous le signe du mystère, de l’enquête policière et du rebondissement à tous les étages. À ce titre, Guillaume Musso avec « Le crime du paradis » (Calmann-Lévy) et Valentin Musso avec « Le domaine aux secrets » (Julliard) viennent de signer deux romans fascinants qui s’imposent, pour l’un comme pour l’autre, comme leurs meilleurs livres.
« Le crime du paradis » de Guillaume Musso (Calmann-Lévy) – 476 pages – 22,90 €
C’est à Marseille que débute, le 3 juin 1928, le roman. Nous y découvrons Joseph Lèques, âgé de 45 ans, commissaire à la 9e brigade mobile de Marseille. Il a échappé au paludisme, mais la Première Guerre mondiale lui a laissé un profond effondrement psychologique. Avec son prénom qui rappelle celui de Rouletabille, c’est un enquêteur fin, qui va se retrouver confronté à une sorte de « Mystère de la chambre jaune » maritime puisqu’il est sollicité pour résoudre une affaire de rapt d’un enfant de trois ans survenu au sein d’une grande propriété d’Antibes.
Oscar Livingstone, le fils d’une riche famille américaine, vient d’être enlevé dans des conditions mystérieuses et ses parents, Florence et Julian Livingstone, propriétaires de la somptueuse Villa Starlight du Cap d’Antibes, voient leur monde idyllique s’effondrer. Réputée sur toute la Côte pour son architecture moderne, cette maison sert de lieu de villégiature aux nombreux invités du couple. Se trouvaient sous leur toit, au moment de l’enlèvement du gamin, le champion de boxe Antoine Lacoste, l’actrice américaine Vera Morris, la romancière Agatha Harding dont le quatrième roman publié, « Le meurtre de l’Observatoire », est déjà un succès, ainsi que le producteur de cinéma Franklin Crane.
Dans une ambiance qui rappelle « Tendre est la nuit » de Fitzgerald, Guillaume Musso déploie son Cluedo littéraire avec élégance et virtuosité. Passionné par l’affaire du rapt du bébé de Charles Lindbergh en 1932, qui inspira à Agatha Christie « Le Crime de l’Orient-Express », Guillaume Musso signe avec « Le crime du paradis » un roman hybride à la croisée des genres. Il joue particulièrement à mêler le vrai et le faux, articulant son intrigue entre les décors somptueux de la sublime Villa Starlight, qui n’a jamais existé sous cette forme, et le célèbre Hôtel du Cap-Eden-Roc, encore en activité et qui, comme le rappelle le roman, fut transformé courant 1917 en maison de convalescence pour accueillir les infirmières de la Croix-Rouge américaine revenues du front.
Quant à Agatha Harding, on découvre sous ce nom une Agatha Christie telle qu’on la connaît peu : insolente, déterminée à profiter de sa présence dans la maison et de sa proximité avec les Livingstone pour écrire le premier true crime de l’histoire littéraire. Ouvertement féministe, le roman rend également hommage au courage d’une certaine Nelly Rickman, native de Boston devenue infirmière à vingt ans, occupant son premier poste au Massachusetts General Hospital.
Truffé de clins d’œil à de grands livres, dont « Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir », roman érotique de l’écrivain anglais John Cleland publié pour la première fois à Londres en 1748-1749 et que Joseph Lèques découvre dans la bibliothèque de la maison du crime, le roman de Musso brosse avec le couple Livingstone les portraits d’un homme et d’une femme fascinants. Ce sont des Américains éclairés et avant-gardistes, librement inspirés de Sarah et Gerald Murphy, grands amis de Hemingway, Picasso, Zelda et Scott Fitzgerald, dont Musso a placé en exergue cette phrase extraite de « Tendre est la nuit » : « D’une certaine façon, vivre ensemble est plus important que simplement vivre. » C’est aussi en pensant à son arrière-grand-père Joseph Lèques, mort au combat dans la Marne, tué à l’ennemi le 11 décembre 1915 et à la mémoire duquel il dédie son roman, que Guillaume Musso a construit son personnage de commissaire Lèques.
Et l’on se prend à songer que l’auteur pourrait très bien, il y songe d’ailleurs, offrir à ce personnage, accompagné de son adjoint Charlie Langlois, inspecteur de 25 ans à la 9e brigade mobile de Marseille, de nouvelles aventures policières. On l’espère avec impatience tant ce qui semble être le premier volet de leurs enquêtes nous a passionnés dans un récit enlevé, intelligent et terriblement documenté. Sans conteste, on le redit, voilà -et de loin – l’un des meilleurs livres de Guillaume Musso.
« Le domaine aux secrets » de Valentin Musso (Julliard) – 330 pages – 21,50 €
Changement de décor et d’époque avec « Le domaine aux secrets » de Valentin Musso, mais ancrage équivalent dans les fracas de l’Histoire, avec au centre du récit, là encore, un vaste domaine appelé La Vénerie, niché cette fois dans la campagne lyonnaise. 1962. Adrien Blodeau, âgé de 15 ans, y arrive alors que sa mère vient d’obtenir un poste de gouvernante. C’est alors qu’Henri Mallet, le maître des lieux, député respecté et ancien résistant, le prend sous son aile. Aux côtés de l’homme politique vivent sa femme Jeanne, effacée mais très habile à tenir la maison, ainsi que leurs trois enfants : Clara, 18 ans, Denise, 12 ans, et Joseph, 21 ans. Heures douces pour Adrien, qui tombe amoureux de Clara. Mais le drame survient et tout vole en éclats, laissant le jeune homme inconsolable et désemparé. Fondu enchaîné… 1982. Adrien est devenu journaliste à Paris, grand reporter et envoyé spécial de son journal aux États-Unis, lorsqu’il reçoit un appel de Jeanne : Henri Mallet, malade, est mourant. Celui-ci souhaite lui remettre un manuscrit qui n’est autre que son journal intime retraçant ses années de guerre entre 1940 et 1944. Et comme on peut s’y attendre, se cachent dans ces écrits la vérité sur de lourds secrets de famille, impactant Adrien au cœur même du destin de ceux qui l’ont en quelque sorte adopté, et par ricochet sur lui-même. Jouant sur plusieurs temporalités, le récit navigue entre 1940-1945, 1962 et 1982. L’occasion pour Valentin Musso de revenir sur la torture nazie infligée aux résistants lyonnais, de décrire l’affrontement entre résistants et collaborateurs après la guerre, d’évoquer la guerre d’Algérie ou encore la montée des périls nés de la guerre froide aux portes de l’Europe. Et l’auteur passionne son lecteur sans donner de cours d’Histoire ni de leçons de morale, s’abstenant de juger ses personnages dont on comprend que, durant ces années troubles, ils ont fait comme ils ont pu et non comme ils l’auraient voulu.
Intrigue fascinante, retournements de situation, scènes très cinématographiques : l’auteur capte l’attention du lecteur avec une redoutable efficacité. On peut certes regretter que Valentin Musso ne développe pas davantage certaines actions rapportées, mais « Le domaine aux secrets », qui fait de l’idéaliste Adrien le narrateur de ce récit à tiroirs, émeut et s’impose comme une vraie réussite romanesque autant que littéraire.
Jean-Rémi BARLAND





